LA PLACE DE LA CROIX DANS L’EVANGILE (2° partie)

 

 

LA PLACE DE LA CROIX DANS L’EVANGILE

(2° partie)

 

Ce fait si singulier [voir la fin de l’article précédent : « La place de la croix dans l’Evangile, 1° partie »] est rehaussé encore par le silence des biographes sur tout ce que notre curiosité, qui serait parfaitement légitime pour tout autre personnage, voudrait savoir, mais dont la connaissance diminuerait la distance qui doit séparer le Christ de nous. Un mystère voulu plane sur ses origines. Tout le monde le croyait de Nazareth, mais il est né à Bethléem. Tout le monde le supposait fils de Joseph, mais les deux seuls écrivains qui aient raconté sa naissance lui donnent une origine surnaturelle, et le quatrième, Jean, confirme et élargit cette donnée en le représentant comme le Verbe incarné. Il ne nous est permis d’assister ni à son éducation physique, ni à son développement mental et spirituel. Tout ce qui a pu être relatif et contingent, dans cet être extraordinaire, est voilé ou à peu près ; on dirait que les écrivains ont craint de commettre une profanation en nous faisant pénétrer trop avant dans l'intimité humaine de leur héros. Il se présente tout formé, sortant d'une ombre presque complète pour entrer aussitôt dans la pleine lumière ; prenant, dès sa première parole et dès son premier acte, l'attitude et le langage de l’Absolu.    

Notre étudiant laïque remarque, d’emblée, un autre trait de ce caractère : Celui qui est ainsi présenté, c’est l'Impeccable. Il n’ignore rien de ce qu’il doit faire, et cela sans hésitations et sans tâtonnements.  Il n'a aucune erreur ni aucune faute à confesser ; jamais aucun aveu de faiblesse morale, aucune allusion, même lointaine et atténuée, à quelque peccadille d’enfant, ne sort de ses lèvres. Et l’on est contraint de voir, dans cette absence de regrets et de repentance rétrospective, la conscience d'une sainteté parfaite, qui a toujours existé, aussi bien pendant les trente ans mystérieux dont nous parlions, que pendant le reste de sa courte existence terrestre.    

Car si Jésus n’a jamais parlé de son péché, ce n’est pas, certes, qu’il n'ait su ce qu'était le péché. Aucune conscience ne fut si délicate que la sienne, personne n’eut, comme lui, le sens tragique de la nature et de l'ampleur du mal qui règne sur le monde. Ses premières paroles — le Sermon sur la montagne — nous révèlent l'étendue de sa pénétration morale : le péché, selon lui, tient l’homme tout entier, dans sa vie intime et dans ses relations sociales ; il siège dans le cœur, d'où il se répand dans toutes les formes et les manifestations de la vie ; c’est par lui que les hommes sont malheureux en ce monde et le seront dans l’autre. Et qui proclamera-t-il heureux ? Uniquement ceux qui haïssent le péché et qui en souffrent, ceux qui ont faim et soif de justice, ceux qui appellent avec larmes la délivrance, Car il y aura une délivrance !      

Notre lecteur est frappé de ce fait que la sainteté de Jésus, si supérieure à toute autre, ne ressemble point cependant à la placide sérénité des saints de légende,   qui ont vécu perdus en Dieu et sans contact avec l’humanité. Cet homme hors nature est vraiment un homme selon la nature, plus vraiment homme que les   prophètes les plus authentiques, y compris le plus grand de tous, Jean-Baptiste. Il mange, boit et se vêt comme tout le monde ; participe à la vie commune, assiste à   des repas de noces et sourit à des petits enfants. Il est peuple, il est laïque. Il a l’âme démocratique ; il ne favorise aucune classe ; sa parole va chercher dans chaque individu, non ce qui le sépare et ce qui le distingue des autres, mais ce qu’il a de commun avec toute la race.      

Dans cette âme à la fois si divine et si humaine, brûle un feu mystérieux — plus mystérieux si possible que tout ce qui paraît déjà inexplicable en lui. C'est   l'amour, au sens le plus noble, le plus ineffable de ce mot. Il faudrait inventer un autre vocable pour exprimer ce sentiment, car l'amour qui remplit l’âme de Jésus ne ressemble que de très loin à ce que l’on entendait jusque-là. C’est plus qu’un sentiment : c’est son essence même. Il n’est pas aimant, il est amour : Jésus aime le Père, au point de se déclarer substantiellement un avec lui. Mais il aime aussi les hommes d’un amour incomparable. Car les autres amours ne sont intenses    que dans la proportion où ils sont exclusifs ; mais lui aime toute la race ; en lui retentissent tous ses besoins, tous ses cris, toutes ses douleurs. Comme il est un avec Dieu, il est un avec l’homme. Ainsi l'amour est le lien vivant qui unit en Jésus l'homme et Dieu. Mais en les unissant, il prend la responsabilité de ce qui les a séparés jusqu'ici ; il s'engage à faire disparaître la cause de cette séparation ; en un mot, il s'immole d'avance.        

Cet amour, à certains moments, se manifeste d'une façon particulière, dans les miracles que la compassion lui inspire, dans l'émotion qu'il ressent à la vue de la    multitude égarée et abandonnée comme les brebis qui n'ont point de berger ; dans les larmes qu'il verse sur la cité rebelle ou sur la tombe de Lazare, où il voit    symboliquement toute l'humanité. Mais qu'il parle ou se taise, qu’il agisse ou se tienne en repos, cet amour est sa respiration et sa vie. Et ce n'est point le sentiment    d’indulgence que nous, pécheurs, éprouvons à l’endroit des pécheurs comme nous ; il y a, dans cet amour, de l'indignation et une colère vengeresse. Il aime ce qui    est perdu. Mais il hait ce qui l’a perdu. Il écrasera Satan er tout ce qui est satanique, y compris les hommes devenus démons. Il maudira les boucs, non seulement    parce qu'ils ne sont point des brebis, mais parce qu'ils sont les ennemis éternels et irréconciliables des brebis qu'il aime.        

Son amour est donc le corollaire de sa sainteté ; ou plutôt, les deux ne sont qu’un. Car la sainteté, qu'est-elle, sinon la ressemblance avec Dieu? Or Dieu est amour. Être amour comme Dieu, c'est lui être parfaitement semblable, c'est être de son essence, c'est être Dieu lui-même.          

Notre lecteur se rend compte que cet être, en qui l’amour divin s’est ainsi incarné, déclare être venu en ce monde pour un objet défini, absolu. Ce n’est rien moins que l'établissement sur la terre du royaume de Dieu, c'est-à-dire de l'ordre parfait, en vue d’un progrès éternel. Son Evangile est l'Evangile du Royaume ; royaume dont il est le Roi débonnaire, et dont l'unique code est l’amour, qui rend toute loi inutile. Aussi le lecteur n’est-il pas étonné de voir Jésus ne s'occuper     qu'accidentellement, et comme en passant, des maux et des souffrances de détail dont se compose l'effroyable misère humaine, individuelle ou collective. Non, certes, qu’il n’en soit navré. Mais il ne néglige les conséquences que pour s'attaquer à leur cause première, comme un prince en train de conquérir son royaume franchirait tout pour arriver à la capitale, afin de finir la guerre d’un seul coup.          

Dans cette capitale, qui est le cœur, réside le moi rebelle à Dieu. C’est lui qu'il dénonce et qu’il débusque de ses retraites cachées ; c’est lui qu’il lui faudra tuer, tout d’abord, pour que commence le règne de Dieu !          

Oui, le tuer…          

L'homme que je suppose n’est pas allé loin dans sa lecture sans se sentir en présence de grandes et tragiques réalités, en lui-même et hors de lui-même. Ce      petit livre a achevé de réveiller sa conscience, et l'a éclairé sur la véritable nature du péché. Il se rend compte maintenant que ce n’est pas un mal de surface, dont on puisse être guéri par de bonnes résolutions ou d’aimables influences. Il s'agit d'une lutte à mort. Jésus lui apparaît, non comme le révélateur impuissant d’une misère incurable, mais comme le héros qui prétend y mettre un terme et a fait d'avance, pour cela, le sacrifice de sa vie.  

 

Ruben SAILLENS

www.batissezvotrevie.fr

          

 

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