LES ATTAQUES CONTRE L’AUTORITE DE L’ECRITURE
(3° partie)
3. Qu'en est-il du danger de « bibliolâtrie » ?
Pour celui qui exalte par-dessus tout l'autorité de l’Ecriture, la tentation peut surgir de mettre celle-ci en quelque sorte à la place de Dieu. La bibliolâtrie serait la tendance à séparer le Livre de la personne de Christ et du Saint-Esprit, à substituer le texte écrit à celui qui seul est la lumière et le guide des croyants. Placer en cette lettre devenue morte notre foi, notre respect et notre affection serait certainement une forme d’idolâtrie.
L'exemple des Juifs peut nous aider à comprendre ce point. Ils considéraient l’Ecriture comme la Parole de Dieu. Ils en respectaient la lettre, la préservant avec un soin scrupuleux, et en faisant l’objet de leur infatigable étude. Ils étaient les défenseurs zélés des « oracles de Dieu » et s’enorgueillissaient de la possession d’un pareil trésor. Comment donc n’ont-ils pas su comprendre la Parole vivante de Jésus-Christ ? ni reconnaître qu’il était l’exacte réalisation du portrait du Messie tracé par Moïse et les prophètes ? Le Seigneur lui-même l’a expliqué : ils croyaient avoir dans les Ecritures la vie éternelle, mais ils n’avaient pas la Parole de Dieu demeurant en eux. Ils respectaient la lettre du texte sacré, mais ils ne reconnurent pas celui qui en était la substance même. Croyant de façon orthodoxe à l’autorité de l’Ecriture, et déployant beaucoup de zèle à la défendre, ils n’en comprenaient absolument pas le sens spirituel. Quel fait tragique et quelle possibilité lamentable : croire à la Bible, et rejeter le Christ ; se glorifier de la Parole écrite et chasser le Seigneur hors de la ville sainte ; tenir la Bible d’une main, et de l’autre crucifier Jésus !
N'était-ce pas là de la bibliolâtrie ? Ces hommes avaient mis la Bible à la place du Dieu qui parle dans le Livre et par ce Livre. Ils pensaient qu’au lieu d’un Seigneur vivant qui les dirigeait et exerçait son action sur eux, ils étaient maintenant en possession d’un Livre qui contenait toutes choses, et que l’essentiel était de l’interpréter correctement. Un danger analogue pourrait nous menacer nous-mêmes si nous n’y prenons pas garde : celui de croire que la Bible contient la vérité, sans croire réellement la vérité qu’elle contient.
Le véritable Israélite regardait les Ecritures comme le chemin conduisant à Dieu, le moyen dont il se sert pour enseigner, sanctifier, consoler ; pour le bibliolâtre, la Bible se substituait à Dieu, elle devenait un moyen de se passer de lui. Un rabbin n’a-t-il pas dit : « Dieu, nous ayant donné la Loi, n’a plus le droit de venir nous gêner par de nouvelles révélations » ? Sous prétexte d’honorer la Bible, on en venait à traiter Dieu comme s’il avait cessé de vivre au milieu de son peuple et de régner sur lui.
L'Eglise elle-même est en danger de perdre de vue l’existence du Saint-Esprit, d'oublier que c’est de lui seul qu’elle dépend, et de mettre le Livre ou son propre magistère à la place du Seigneur. Alors commence le règne de l’homme par le moyen des manuels, des catéchismes, des commentaires, des interprétations. On croit avoir l’enseignement de l'Esprit dans le Livre, au lieu de l’Esprit parlant par le Livre. Cet enseignement, les hommes veulent bientôt l’avoir résumé, simplifié, réduit à un système, enfermé dans une méthode. Dès lors, pratiquement, l’interprétation de l'Eglise, le Credo sont au-dessus de la Bible, que l’on néglige et n’ouvre plus guère. C’est bien là une tendance enracinée dans l’homme : de remplacer la substance par l’ombre, le fond par la forme, la vie par les méthodes, le Dieu vivant par des choses mortes ; de déifier les serpents d’airain (2 Rois 18. 4), les doctrines bibliques (séparées de la vie), et les expériences du passé.
On trouve plus simple de se fier aux commentateurs, aux interprètes, aux casuistes. Le texte est obscur, et le commentaire précis. Le texte est sévère, le casuiste accommodant. Le texte est profond et a plusieurs faces, l'interprète superficiel n’en voit qu’une seule. Le texte demande la probité intérieure et veut opérer une guérison radicale, la tradition a des moyens superficiels et inefficaces de panser la plaie de la fille de mon peuple ! Avec le temps, on en vient à regarder la tradition comme plus précieuse, plus nécessaire, plus pratique que la Bible. Et cela est naturel : si l’on considère la Bible en dehors du Dieu vivant, et comme le remplaçant, une interprétation précise et détaillée du code prend plus d'importance que le code lui-même (d’après A. Saphir. Rappelons que A. Saphir était un Judéo-chrétien, pasteur presbytérien très estimé en Angleterre).
Et nous, sommes-nous menacés par la bibliolâtrie ? Tout en croyant à l'inspiration de la Bible, nous soumettons-nous sans réserve à l'autorité de son auteur ? En nous glorifiant de la Bible, sommes-nous subjugués par son message, sorti de la bouche du Dieu vivant ? Si nous avons perdu le contact avec l’Esprit, continuons-nous à lire un texte qui ne nous parle plus comme auparavant, et qui cependant a remplacé pour nous la voix du Seigneur ? Dans ce cas, la page écrite ne redeviendrait-elle pas comme une loi qui condamne et tue, alors que seul l'Esprit peut vivifier ?
Le danger de bibliolâtrie proviendrait-il de la foi en l’inerrance de l'Ecriture Sainte ? Absolument pas, car il se situe sur un tout autre plan. « Si la Bible trouve sa vraie et vitale intégration uniquement en la personne de notre Seigneur Jésus-Christ, il ne peut y avoir aucune forme de bibliolâtrie. Car l’Ecriture, si grande soit-elle, ne doit jamais être déifiée. Dans toute sa perfection et sa vérité, même unique parmi les livres, elle n’est qu’une créature. D’après son propre témoignage, elle est un instrument du Dieu vivant, l’épée de l'Esprit, la semence incorruptible qui régénère, la loi de l’Eternel qui convertit l'âme, le miroir où nous nous voyons à la lumière éblouissante du Seigneur, le marteau qui brise la dureté de notre cœur. Mais si grande soit-elle, elle n’est qu’un instrument, inspiré et unique, en vue d’un but précis, mais non pas une fin en elle-même. La Bible ne peut jamais et en aucune manière être adorée, pas plus que la nature, cet autre livre de Dieu » (F.E. Geabelein, Revelation and the Bible, p. 401).
Il n’est pas nécessaire que nous insistions à nouveau sur le reproche fait aux tenants de l'inspiration absolue de l’Écriture d’avoir remplacé le pape de Rome par un pape de papier. Ils auraient éliminé de la sorte la seigneurie de Christ, et fait de Dieu le prisonnier d’un livre.
Il est clair qu’il n’y a pas trace d’un tel hiatus dans la Bible. Dieu base toute son autorité en Israël sur la loi, comme Jésus-Christ le fait sur l’Ecriture et sur sa parole, qui deviendra bientôt le Nouveau Testament. La Bible demeure l'instrument de Dieu et elle ne saurait en aucun cas prendre sa place. Un « pape de papier » serait un texte inerte, simplement couché sur les pages d’un livre. Comme nous l’avons vu abondamment, l’Ecriture demeure toujours vivante et dynamique ; elle ne s’ouvre et ne se communique à nous que si le Saint-Esprit nous illumine et nous convainc. Lorsque, comme Dieu le demande, nous nous soumettons à sa révélation écrite, c’est à son autorité à lui que nous obéissons. Ceux qui récusent cette autorité-là, se soumettent en réalité à un autre « pape », celui de la raison faillible de l’homme.
René PACHE

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