L’EGLISE IMPERIALE
Dans les deux premiers articles, nous avons vu que l’Église est née au cœur d’Israël, dans un contexte entièrement juif, et qu’elle partage les mêmes racines. Mais très vite, entre le IIᵉ et le Vᵉ siècle, quelque chose change : l’Église va s’éloigner d’Israël. Pas en un jour, pas par une décision unique, mais progressivement, étape par étape. Et comprendre cette période, c’est comprendre pourquoi aujourd’hui encore, beaucoup de chrétiens n’ont presque plus de liens avec l’histoire d’Israël. Or, il est crucial de voir que les racines juives sont le fondement de l’Eglise. Non le contraire.
Romains 11:18 : « Ne te glorifie pas aux dépens de ces branches. Si tu te glorifies, sache que ce n'est pas toi qui portes la racine, mais que c'est la racine qui te porte. »
Une Église devenue non-juive
Au début, la majorité des croyants sont juifs. Mais au bout de quelques décennies, l’Évangile se répand dans tout l’Empire romain. Et très vite, on arrive à ce renversement : l’Église devient majoritairement non-juive. Et donc, peu à peu, l’Église va lire la Bible sans connaître le monde d’Israël, sans comprendre l’arrière-plan juif de Jésus, sans comprendre les Fêtes de l’Eternel, les prophètes, la terre, l’Alliance. Un peu comme si on lisait une lettre adressée à quelqu’un… sans connaître l’histoire de celui à qui elle est adressée.
Ephésiens 2:12 : « Souvenez-vous qu'à ce moment-là vous étiez sans Messie, exclus du droit de cité en Israël, étrangers aux alliances de la promesse, sans espérance et sans Dieu dans le monde. »
Le contexte romain : un empire hostile aux Juifs
Il faut comprendre aussi le contexte historique. À cette époque, l’Empire romain voit les Juifs comme un peuple difficile à contrôler. Il y a des révoltes, des tensions, et Rome finit par interdire certains rites juifs.
Les chrétiens, désormais d’origine païenne, veulent éviter d’être confondus avec les Juifs aux yeux de Rome. Alors ils prennent leurs distances : moins de références au judaïsme, moins de lien visible avec Israël, moins de continuité avec l’Ancien Testament qui sont « les Ecritures » selon Jésus (Marc 14:49). Ce n’est pas une décision théologique au départ, c’est un réflexe de survie.
Jean 12:42–43 : « Même parmi les chefs, plusieurs crurent en lui ; mais, à cause des pharisiens, ils n'en faisaient pas l'aveu, dans la crainte d'être exclus de la synagogue. Car ils aimaient la gloire des hommes plus que la gloire de Dieu. »
L’influence grecque : un changement de mentalité
Le monde juif pense de façon biblique : tout est concret, lié à l’histoire, à une terre, à une famille, à une Alliance. Le monde grec pense autrement : il sépare le corps et l’esprit, le ciel et la terre, le visible et l’invisible. Quand Paul prêcha la résurrection, les philosophes de pensée grecque le rejetèrent avec mépris.
Actes 17:18 : « Quelques philosophes épicuriens et stoïciens se mirent à parler avec lui. Et les uns disaient : Que veut dire ce discoureur ? D'autres, l'entendant annoncer Jésus et la résurrection, disaient : Il semble qu'il annonce des divinités étrangères. »
Quand les chrétiens non-juifs devinrent majoritaires, cette manière de penser entra dans l’Église. Quel en est le résultat ?... on voit la foi comme quelque chose de « spirituel », on perd l’importance de la terre d’Israël, on oublie que le salut se déroule dans l’Histoire, pas seulement dans le ciel. Petit à petit, la pensée grecque prend la place de la pensée biblique.
Les premières ruptures avec Israël
Entre le IIᵉ et le IIIᵉ siècle, plusieurs décisions vont accélérer l’éloignement. Par exemple, avec la décision prise au Concile de Nicée (325), l’Eglise institutionnelle ne veut plus célébrer Pâque en lien avec Pessa’h. On change les dates. On sépare volontairement la foi chrétienne de la foi d’Israël. L’idée qui se répand, c’est : « Les Juifs ont refusé Jésus, donc l’Église est maintenant le véritable Israël. » C’est ce qu’on appelle la théologie du remplacement. Une théologie qui ne vient pas de la Bible… mais de ce contexte culturel et historique.
Rom 11:1 et 25 : « Dieu a-t-il rejeté son peuple, loin de là ! … Je ne veux pas, frères, que vous ignoriez ce mystère, afin que vous ne vous regardiez point comme sages, c'est qu'une partie d'Israël est tombée dans l'endurcissement, jusqu'à ce que la totalité des païens soit entrée. »
Paul nous met en garde contre une fausse lecture : croire qu’Israël est rejeté. Il appelle les nations à ne pas s’enorgueillir ni se croire « remplaçantes ». Il rappelle que l’histoire d’Israël continue, même si l’Église devient majoritairement non-juive.
Les fameux « Pères de l’Eglise »
Les Pères de l’Église, à ne pas confondre avec les Pères apostoliques, ont hélas contribué à éloigner l’Église de ses racines hébraïques. En voici quelques-uns :
Justin Martyr (IIᵉ s.) : Il a déclaré que l’Église est le « véritable Israël spirituel ». Marcion (IIᵉ s.) : Il a rejeté l’Ancien Testament, opposant le « Dieu de l’Ancien Testament » au « Dieu du Nouveau ».
Tertullien (IIᵉ–IIIᵉ s.) : Il opposa Israël et l’Église. Il a écrit « Contre les Juifs ». Origène (IIIᵉ s.) : Il spiritualisa Israël et la terre. Il exercera une influence durable. Jean Chrysostome (IVᵉ s.) : Il est très hostile et virulent, notamment dans ses « Sermons contre les Juifs ».
Augustin (IVᵉ s.) : C’est un immense théologien, mais sa « théologie des deux cités » renforce la distinction : Israël est charnel et terrestre, tandis que l’Église est spirituelle et céleste. Israël demeure mais comme peuple aveuglé.
Constantin change tout
En l’an 313, se produit un événement majeur : l’empereur Constantin (306 à 337) donne la liberté aux chrétiens. Cela semble une bonne nouvelle : c’est la fin des persécutions, quand les chrétiens étaient livrés aux lions et aux bêtes fauves. Le christianisme devient progressivement la religion officielle de l’Empire. Pour la première fois, l’Église se trouve liée au pouvoir politique. Et pour plaire à l’empereur, l’Église se détache encore plus de ses racines juives. On veut une « foi universelle », adaptée à l’Empire, pas une foi trop liée à un peuple particulier : Israël. C’est ainsi que les Fêtes, les pratiques, les enseignements se greffent sur un calendrier impérial. L’Église impériale naît… mais elle naît coupée de ses racines d’Israël.
L’Ancien Testament, un livre secondaire ?
Avec ce changement, l’Ancien Testament, qui était le cœur de la foi des apôtres, devient peu à peu un livre incompris, éloigné, presque étranger. On le lit « spirituellement », on ne saisit plus les promesses faites à Israël, et on ne voit plus que Dieu a parlé dans une histoire réelle, avec un peuple réel, sur une terre réelle. Le résultat est que la Chrétienté va grandir durant des siècles sans Israël, et parfois contre Israël. L’Eglise prendra les bénédictions données à Israël - un malentendu qui dure encore aujourd’hui.
2 Timothée 3:16 : « Toute l’Écriture est inspirée de Dieu et utile pour enseigner, pour convaincre, pour corriger, pour instruire dans la justice. »
Paul rappelle que le Tanakh qu’on appelle « Ancien Testament » n’est ni secondaire, ni dépassé : il est inspiré et indispensable. Il contredit l’attitude qui s’est installée dans l’Église impériale : mettre l’Ancien Testament de côté ou le lire uniquement de façon spirituelle, ou allégorique.
Alors, que faisons-nous aujourd’hui, les amis ? Allons-nous continuer l’héritage de l’Église impériale, coupée de ses racines, ou choisirons-nous de revenir à la foi des apôtres, enracinée dans Israël ? Le Seigneur cherche une Église qui écoute, qui se repent, et qui se réaligne sur son plan. Dans un monde qui accuse Israël, l’Église doit décider où elle se tient : du côté de l’histoire impériale… ou du côté du cœur de Dieu.
Gérald FRUHINSHOLZ

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